vendredi 27 janvier 2017

Un grand jour de rien

Beatrice Alemagna
éd. Albin Michel jeunesse
15.90 €

 Ça commence dans l'ennui et la solitude : un jeune garçon arrive, avec sa mère,  dans une maison de campagne retirée et noyée par les pluies automnales. Autre chose semble peser lourd, qui n'est qu'évoqué : l'absence du père au bon « sourire émerveillé », qui ne sera pas explicitée. Chacun est isolé dans sa tristesse, et l'enfant, accablé,  n'a envie de rien, sauf de « tuer des martiens » sur sa console, avachi sur un vieux canapé. Sommé de faire enfin  «quelque chose», il sort avec son précieux engin, et va vivre « la pire tragédie du monde » : la console tombe à l'eau...  Quel merveilleux malheur ! D'abord anéanti, le garçon va s'ouvrir à ce qui l'entoure, terre, cailloux, petites bêtes, et poser un regard neuf sur tout. Cette attention au minuscule, aux odeurs, aux petits riens de la nature le reconnecte avec ses émotions. Son visage s'éclaire tandis que la palette chromatique du paysage, d'abord brouillée et sombre, s'illumine de trouées de soleil, composant un grandiose spectacle. Rentré chez lui, l'enfant, qui a su vivre le même émerveillement que son père et s'est ainsi rapproché de lui, ou de son souvenir, peut retrouver une relation pacifiée avec sa mère, tous deux « à l'écoute du même silence ».
Claire

dimanche 15 janvier 2017

Dans la forêt

Jean Hegland
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche
éd. Gallmeister
23.50 €

Nell et Eva, deux sœurs, ont toujours vécu dans la maison familiale, au cœur d'une forêt. Une vie heureuse avec des parents excentriques qui leur ont fait l'école à la maison et les ont toujours encouragées à être pleinement elles-même, sous la devise : « ta vie t'appartient ».

Alors qu'elles ont 17 et 18 ans et que leur mère vient de mourir, la civilisation telle qu'elle la connaisse s'effondre brutalement : plus d’électricité, des exodes massifs et des rumeurs inquiétantes d'épidémies, catastrophes nucléaires, coups d'état à travers le monde... La ville voisine se vide et bientôt il n'y a plus d'essence, ce qui rend les déplacements impossibles.
L'isolement de Nell et Eva, dont le père va mourir aussi, est à la fois protecteur et source d'angoisse, car leur vulnérabilité est grande. Leur temps sera désormais occupé à organiser leur survie, tout en tentant de préserver un peu de ce qui a été leur vie et leurs passions : la danse pour l'une, la lecture pour l'autre. Pendant longtemps, l'espoir que tout cela va se terminer, qu'il s'agit d'une parenthèse avant le retour à une vie normale, les tient, avant que ne s'impose, brutale, la réalité : il n'y aura pas de retour en arrière. Il va falloir ré-inventer une façon d'être au monde.

Ce roman bouleversant a fait écho pour moi, même s'il en est très différent, à un autre paru à la rentrée et qui a aussi été un vrai coup de cœur : Station eleven, d'Emily St John Mandel (éd. Rivages) ; on pense aussi à La Route de Cormac Mc Carthy, au très beau roman jeunesse Automne (Jan Henrik Nielsen, éd. Albin Michel jeunesse), au Black-out de Marc Elsberg (éd. Piranha), toutes œuvres qui, chacune à sa manière, martèlent la fragilité de notre mode de vie, notre assujettissement à la technologie qui nous a coupé d'un rapport vital à notre environnement et aux autres.

Dans cette perspective post-apocalyptique, Dans la forêt (paru en 1996, avant les autres ouvrages cités – même s'il était resté inédit en France) fait le pari d'une re-connection possible à la nature, d'un retour à des savoirs ancien, où l'homme n'est plus dissocié de ce qui l'entoure mais fait corps avec lui.

Claire

Le dehors de toute chose

Alain Damasio
architecturé par Benjamin Mayet
éd. La Volte
6.00 €

Attention ! Objet littéraire hybride extrêmement stimulant !

En ces temps où la pensée est rendue inaudible par le bruit médiatique, ce petit ouvrage souffle un salutaire esprit libertaire, auquel, même si l'on n'y adhère pas, on ne peut rester indifférent. 70 pages que plusieurs lectures ne sauront épuiser, et que l'on a immédiatement envie de faire lire autour de soi, tant est précieux ce qui peut relancer et nourrir l'esprit de résistance.

Composé en deux parties, le livre s'ouvre sur un monologue dont tout, à l'exception d'« une dizaine de conjonctions et de quelques pronoms » est extrait de La zone du dehors, roman d'anticipation à forte charge politique écrit il y a près de vingt-cinq ans par Alain Damasio et qui dénonçait les sociétés de contrôle de nos pseudo-démocraties.

On est pourtant comme devant un texte nouveau puisque ces extraits ont été choisis, montés, samplés par Benjamin Mayet qui leur a donné vie sur scène avec la Compagnie Je pars à Zart. Le jeune comédien et performer, se ré-appropriant les écrits de son aîné, en a extrait ce qui résonnait le plus fort avec notre époque et avec « une parole qu'il sentait en lui sans pouvoir la nommer ».

A la lecture, ce montage percutant joue encore pleinement son rôle d'invitation à une insurrection des consciences, appelant chacun à une « quête de puissance intime », à une « rébellion de chaque instant, contre nous-même et en nous-même, contre le confort, les habitudes, le consensus qui nous mène ». Car, postule-t-il avec Descartes, il s'agit moins de changer l'ordre du monde que ses propres désirs.

La seconde partie de l'ouvrage est de la « plume » de Damasio cette fois (quoi qu'il place davantage son écriture du côté du « pied-de-biche » - « écrire, c'est tenter de desceller la plaque de la phrase, de sorte qu'un peu d'espace, subitement, y pénètre et l'évaste »).

Revenant sur La Zone du dehors, roman visionnaire à plus d'un titre, il constate pourtant qu'il n'a pas su y anticiper (un comble !) la forme que prendrait le contrôle dans nos sociétés, avec l'avènement de la technologie digitale, l'emprise des réseaux, de « l'interconnexion arachnéenne » : une société où l'on se fabrique des « technococons emmaillotés de fibres optiques qui pendent comme des sacs de chenille aux branches du capital – et qu'aucun printemps n'arrive pour l'instant à déchirer ».  
Il déplore d'autant plus ce système de contrôle que c'est par le bas, analyse-t-il, qu'il se fabrique : "le peuple se posant et se vivant comme libre" appelle de ses vœux et participe au quotidien à ce système. "L'action politique, lente et incertaine, l'envie de militer pour changer la société dans laquelle on vit pèse au final moins que 50 cm2 de surface tactile ouverte sur un réseau immense. Le monde peut continuer à rester ce qu'il est tant que je peux gérer au quotidien mon monde, tant qu'on me laisse manipuler le tamagochi des choix minuscules qui singent ma liberté."

Réflexion philosophique et politique, ce livre nous donne de l'air, tout simplement. "On en manque aujourd'hui. Parce qu'on croit que l'air vient seulement du dehors, qu'il suffit d'aller en chercher le vent, de sortir de la matrice par une porte dérobée. Le secret pourtant est simple : l'air ne se trouve pas : il se crée."


Cet auteur trop rare serait en pleine rédaction de son troisième roman, après La zone du dehors et La Horde du contrevent : c'est peu dire que nous l'attendons avec impatience !

Claire