samedi 4 novembre 2017

L'art de perdre

Alice Zeniter
Éditions Flammarion
22 euros

Qu'est-ce qu'un harki ? Un mot mystère, un mot tabou qui pèse et muselle la famille de Naïma, une jeune galeriste parisienne dont les origines algériennes n'ont jamais jusqu'ici formé qu'un récit parcellaire. 
Le travail de la mémoire, dans cette grande saga familiale qui court des années 1930 à nos jours, sera d'abord celui de la culpabilité mortifère d'une communauté bannie par les siens. D'Ali, le grand-père kabyle, chef du village des crêtes aux oliviers, à Hamid, le père mutique, débarqué à Marseille en 1962, le récit se déploie avec la force tragique des oubliés de l'Histoire.

Avec un sens très fort des situations, Alice Zeniter raconte, sans préjugés ni certitudes. Ali, Hamid, Naïma, trois personnages, trois époques, trois temps de l'Histoire et d'une double culture qui n'en finissent pas de se télescoper.

À travers la saga familiale aux scènes parfois poignantes, c'est aussi le récit du long apprentissage d'être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales. Il faut apprendre à « perdre » sans oublier, nous rappelle ce beau livre en mouvement dont le souffle narratif nous emporte facilement loin des pensées toutes faites et des conclusions faciles.

Fanny, exploratrice littéraire

Femme à la mobylette

Jean-Luc Seigle
Éditions Flammarion
19 euros

Reine survit comme elle peut au chômage et à l'abandon de son mari, seule avec ses trois enfants dans un modeste pavillon de banlieue. L'horizon, si bouché, la pousse dans ses rêveries, chaque jour plus coupée d'une réalité sans avenir. Mais Reine trouve enfin son salut dans une mobylette bleue, échappée à la ferraille qui pollue son jardin. Grâce à l’engin, elle trouve du travail. Et un homme qu’elle aime sur l’aire de repos de l’autoroute.
Reine a le culte des morts, du cimetière, des listes de mots et des bouts de tissu. C’est une artiste. Trop fragile dans un monde féroce où la réalité ne pourra que la rattraper…

Jean-Luc Seigle réactive ici un genre qu’ont magnifié Hugo et Zola, le roman populaire ; il insuffle du beau, du sentiment, du romanes­que dans ce qui pourrait n’être qu’un tragique fait divers. En deux cents pages découpées comme des tableaux d’art brut, la réalité se mêle de fantastique, de mystique dans un style sobre et pourtant poétique.

À la fin du roman, Jean-Luc Seigle nous offre un étonnant journal de voyage "A la recherche du sixième continent" qui apporte une autre dimension à ce roman en lui conférant une part autobiographique. Dans ce journal d'un séjour à New-York, Jean-Luc Seigle évoque sa visite à Ellis Island. "Le pays né de l'immigration ferme ses portes aux immigrés. L'Amérique est devenue un pays aussi replié sur lui-même que les autres". Cette situation des migrants rejoint celle des pauvres comme Reine, des laissés pour compte du monde moderne.

Fanny, lectrice experte

mercredi 1 novembre 2017

Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren
Traduit de l'anglais par Pierre Singer
éd. Monsieur Toussaint Louverture
13.50 €

Années trente, alors que dans la chaleur du Sud, ses ennemis manœuvrent pour prendre sa place, Willie Stark, « l’enfant humilié » devenu gouverneur, se découvre un nouvel adversaire : le vertueux Juge Irwin. Le Boss charge alors Jack Burden, narrateur cynique en quête de sens, du fardeau de découvrir la vérité, car dans un monde de corruption « il y a toujours quelque chose à déterrer ». (présentation de l'éditeur)

 Il y a dans Tous les hommes du Roi un souffle de vie qui rend à la politique politicienne son universalité et sa grandeur. Quoique l'auteur ne se cache pas de sa carte démocrate en quête d'un énième Pulitzer, on doit admettre que celui-là le mérite.

Loin de chercher à régler la marche du monde, le personnage principal, Jack Burden, erre hagard parmi les « Grands Hommes », apparemment sourd aux secousses qui les élèvent ou les jettent à terre. Il est de ces observateurs capables de capter dans les détails de l'actualité le chant des « rouages éternels dans la tête de Dieu »... ou du Roi.

Un livre beau à lire, qui saisit le lecteur dans l'Histoire et le met face à sa neutralité d'observateur dans ce livre et dans sa vie.

Morceaux choisis :
" Derrière moi, j'entendis quelqu'un ouvrir puis refermer la barrière de l'enclos, mais je ne me retournai pas. Tant que je ne me retournais pas, la personne qui venait d'ouvrir la barrière en faisant grincer les charnières n'existaient pas. C'est un formidable principe de vie que j'avais découvert dans un livre quand j'étais à l'université, et auquel je m'étais fermement tenu. Je lui devais ma réussite. Il m'avait mené jusqu'ici. Ce que tu ignores ne te fais pas souffrir, car ça n'existe pas. Dans ce livre, ils appelaient ça l'Idéalisme, donc, quand j'ai adopté cette philosophie, je suis devenu un idéaliste. A cette époque, j'étais un idéaliste des plus têtus. Si tu l'es, peu importe ce que tu fais ou ce qui se passe autour de toi, car de toute façon, ça n'existe pas."

"Cass Mastern ne vécut pas longtemps mais il eut le temps de comprendre que le monde est fait d'un seul bloc. Il découvrit que celui-ci est comparable à une gigantesque toile d'araignée et que, dès que tu l'effleures en un point, les vibrations se propagent telles des ondes jusqu'aux point les plus éloignés. L'araignée assoupie se réveille alors et s'élance, elle te ligote de ses fils, toi qui as touché sa toile, et t'injectes le venin noir qui te paralysera. Peu importe que tu aies frôlé la toile intentionnellement ou par accident ; ton pied innocent ou ta main effrontée ne l'ont peut-être qu'effleurée, mais ce qui doit arriver arrive toujours et l'araignée est là, velue et noire, avec ses croches suintant et sa multitude d'yeux qui étincellent tels des miroirs au soleil, ou comme l’œil de Dieu."

" Il m'est nécessaire de croire que Willie Stark était un grand homme. Ce qui est advenu de sa grandeur, là n'est pas la question. Peut-être l'avait-il laissée filer comme un liquide dont la bouteille se brise. Peut-être l'avait-il amassée avant d'en faire un grand feu de joie, dans l'obscurité, dont il ne resta rien d'autre que les ténèbres et le scintillement des braises. Peut-être n'avait-il pu distinguer en lui la grandeur de l'abjection, les confondant si bien que ce qui avait été corrompu s'était fondu dans le reste. Mais cette grandeur, il l'avait eue. Je dois y croire."


De notre envoyé spécial, Félix, lecteur intrépide

mercredi 25 octobre 2017

Fête du livre jeunesse de St Paul Trois Châteaux

ça y est, nous pouvons dévoiler la magnifique affiche réalisée par  Beatrice Alemagna pour la 34e édition de la Fête du Livre Jeunesse de St-Paul-Trois-Châteaux, dont nous sommes partenaires...
 
Découvrez le programme ici : http://www.slj26.fr/
 

Atelier avec les éditions Benjamins Media

Retour en images...

 



mardi 10 octobre 2017

Un formidable désir de lecture (part one)


D.R
Ah, la rentrée littéraire ! Chaque année, nous voyons arriver cette période avec autant de curiosité que d'appréhension… Appréhension à l'idée des dizaines de milliers de cartons qu'il va falloir réceptionner et manipuler chaque semaine (aïe, le dos...), cartons eux même remplis de centaines de milliards de nouveautés - romans, essais, albums jeunesse, etc. - qu'il faudra lire, les uns après les autres ou tous en même temps, le plus vite possible parce que les piles montent, montent, montent sur nos tables de chevetBien sûr nous sélectionnons en amont, bien sûr nous ne pouvons ni ne voulons recevoir l'intégralité de cette avalanche littéraire ! Mais quand même, c'est une période intense de lecture au kilomètre et de bien peu de sommeil.

Et pourtant ! Comment ne pas se laisser gagner par l'excitation en les déballant, ces fameux cartons ! Comment ne pas se sentir heureux de ce formidable désir de lecture suscité par le bouillonnement éditorial, l'écho médiatique exceptionnel donné aux livres et aux auteurs ! Plus qu'à d'autres périodes de l'année, les livres sont comme des promesses, promesse d'être éblouis, emportés, bouleversés par nos lectures, et même si ces espoirs sont parfois déçus, on se laisse prendre au jeu.

Alors oui, une fois les piles bien rangées sur nos tables, nous faisons le dos rond, un peu agacés par l'hystérie de la période des prix littéraires, on attend que ça passe, mais que de belles découvertes aussi, que de belles voix que l'on a envie de donner à entendre, voix affirmées d'auteurs que nous aimons déjà et qu'il est bon de retrouver, voix inouïes jusqu'alors et qu'il nous semble avoir toujours connues, voix plus ténues que celles qui dominent le grand concert de la rentrée….
 

Et parmi celles-ci, écoutez : la voix d'Eka Kurniawan, dans Les belles de Halimunda, (éd. Sabine Wespieser), ample fresque indonésienne tant historique que mythologique construite autour d'une inoubliable lignée de femmes ; celle de Paolo Cognetti dans Les huit montagnes, (éd. Stock), récit d'enfance, de filiation, intimiste et émouvant, et déclaration d'amour aux montagnes (de lui, on avait déjà beaucoup aimé aux éditions Zoé Le Garçon et la montagne) ; la voix singulière d'Ali Erfan dans Sans ombre (éd. de l'Aube), récit glaçant de la guerre Iran-Irak vue à hauteur d'enfant ; la voix chaude de Kei Miller dans By the river of Babylon (éd. Zulma), conte rastafari à la belle maîtrise narrative (chroniqué ici) ; la voix bouleversante et hélas à jamais éteinte de Richard Wagamase dans Jeu blanc (éd. Zoé, qui avaient déjà publié l'an dernier le magnifique Les étoiles s'éteignent à l'aube, chroniqué ici) ; la voix de Joël Baqué dans La fonte des glaces (éd. P.O.L), loufoque épopée d'un charcutier devenu à son corps défendant « une icône de la cause écologique » (et de Joël Baqué on avait adoré La mer c'est rien du tout chez le même éditeur) ; enfin la voix de Baptiste Morizot dans Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (éd. Wildproject), stimulant essai qui nous invite à « vivre en bonne intelligence avec ce qui, en nous et hors de nous, ne veut pas être domestiqué »…
 
Allez, laissez nous un peu de temps, et nous vous proposerons d'autres merveilles…
Claire

Extases

T.1 Où l'auteur découvre que le sexe des filles n'a pas la forme d'un X...
JeanLouis Tripp
éd. Casterman
22 €

A première vue, quand on découvre cette BD, on se sent assez loin de la série « Magasin général », à laquelle est indissociablement lié le nom de Tripp, associé à celui de son compère Loisel avec qui il l'a créée et développée.
Et finalement… si le lieu et l'époque diffèrent, et le genre puisqu'on est ici face à un récit autobiographique, une parenté se fait, évidente, entre les deux œuvres. Le propos qui apparaissait en filigrane dans « Magasin général » est abordé ici frontalement : défendre la liberté de chacun d'explorer et de vivre sa sexualité, quelle que soit la forme qu'elle prenne, loin de tout jugement moral.
Dans ce premier volume consacré à ses années « de formation » amoureuse et sexuelle (adolescence, débuts de la vie adulte), Tripp fait preuve d'une joyeuse crudité et d'une honnêteté qui force le respect dans la description de ses découvertes, ses expériences, ses questionnements.

Il pose ainsi les jalons de ce qui se présente comme une quête personnelle, sans éluder les prolongements sociaux et politiques de cette grande affaire qui prend tant de place dans nos vies...
Une approche libertaire et réjouissante d'un sujet trop souvent tabou !
 
 
A lire aussi , tant qu'on y est :
- L'origine du monde, de Liv Stromqvist (éd. Rackham)
- Une histoire du sexe, de Philippe Brenot et Laëtitia Coryn (éd. Les Arènes)
- Le vrai sexe de la vraie vie, de Cy (éd. Lapin)

L'infini et moi

Kate Hosford
Illustrations Gabi Swiatkowska
Adapté de l'américain par Jeanne Simonneau
éd. Le Genévrier
15 €


Contemplant le ciel étoilé, une enfant se retrouve soudainement confrontée à la notion d'infini : « Combien y avait-il d'étoiles ? Un million ? Un milliard ? Peut-être que leur nombre était aussi grand que l'infini. » Elle se met alors à questionner son entourage pour essayer d'appréhender cette abstraction… Mais chaque définition ouvre à son tour un abîme de questions : « C'est un nombre gigantesque qui grandit encore et encore » ; c'est « une musique écrite dans un cercle, sans fin » ; c'est quelque chose qui se répète « pour toujours »… Mais que pourrait-on souhaiter voir exister pour toujours ? Même le symbole de l'infini, ce 8 renversé qu'elle apprend à tracer, est impuissant à le représenter et à endiguer le questionnement métaphysique de la fillette : « Je commençais à me dire que mes questions sur l'infini pourraient, elles aussi, être sans fin. ».

Elle trouvera finalement sa propre définition et ainsi l'apaisement de son trouble : l'affection qui la lie à ceux qu'elle aime est aussi grande que l'infini. C'est cela qui lui rend habitable ce monde complexe et insaisissable. « Cette nuit-là, j'ai demandé à Grand-mère si elle voulait bien regarder les étoiles avec moi. Comme j'étais blottie tout contre elle, le ciel ne paraissait plus si immense ni si froid. Il ressemblait davantage à une couverture étincelante qui nous enveloppait toutes les deux. »

mercredi 4 octobre 2017

Atelier "Jeux tactiles" avec les éditions Benjamins Media


Mardi 24 octobre de 14h à 15h15

Atelier « Jeux tactiles, tu tactiles... » dans le cadre de la tournée anniversaire des éditions Benjamins Media The magical mystery tour !


« Benjamins Media est un créateur de livres sonores depuis très très longtemps. Comme on ne fait rien comme les autres, on fait du cousu main : illustrations stylisées, histoires rigolotes et porteuses de sens, sons ciselés, livres imprimés sur du papier offset... Quel que soit son âge, l’enfant trouvera un livre à sa taille : S s’il est tout-petit, M s’il a moins de 6 ans et L s’il sait lire. Il veut une version en braille et gros caractères ? On a ! Une version numérique ? On a ! Une version en langue des signes ? On a aussi ! »
 

Jeux tactiles, tu tactiles est une animation originale où l'on doit regarder avec les mains et brailler si possible… Toucher, « brailler », c'est jouer ! Plusieurs modules sont proposés : découverte de l'alphabet braille, illustration en relief, découverte de jeux en relief dans les livres adaptés de Benjamins Media (labyrinthe, fil d'Ariane…) ; mis bout à bout, ils permettent de développer progressivement le sens du toucher des participants et d'appréhender une approche sensorielle de l'objet livre.
Atelier animé par Rudy Martel, directeur des éditions Benjamins Media.
Gratuit.
Pour les enfants à partir de 3 ans accompagnés d'un adulte.
Groupe limité à 15 enfants, sur inscription par téléphone (04 75 93 63 89) ou par mail à tiers-temps@wanadoo.fr
 
 

dimanche 1 octobre 2017

By the river of Babylon

Kei Miller
traduit de l'anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré
éd. Zulma
20.50 €

Augustown, quartier pauvre de Kingston. En cet après-midi d’avril 1982, Kaia rentre de l’école. Ma Taffy l’attend, assise sur sa véranda. La grand-mère n’y voit plus mais elle reconnaît entre toutes l’odeur entêtante, envahissante, de la calamité qui se prépare. Car aujourd’hui, à l’école, M. Saint-Josephs a commis l’irréparable : il a coupé les dreadlocks de Kaia – sacrilège absolu chez les rastafari. Et voilà Ma Taffy qui tremble, elle que pourtant rien n’ébranle, pas même le chef du gang Angola ni les descentes des Babylones, toutes sirènes hurlantes.
On dirait bien qu’à Augustown, Jamaïque, le jour de l’autoclapse – catastrophe aux promesses d’apocalypse – est une nouvelle fois en train d’advenir. (Présentation de l'éditeur)

" En s'éloignant un peu des préjugés sur les rasta et l'Afrique, l'auteur nous fait plonger dans la Jamaïque néocoloniale. Avec beaucoup d'humour et de justesse, la parole est saisie tour à tour par une poignée de personnages tous marginaux et pourtant trop ordinaires pour qu'on ait jamais pris la peine de les écouter. Tous souffrent, du gouverneur à la balayeuse, tous sont les rouages grinçants de la même meute, et l'auteur m'a fait aimer chacun d'entre eux.
Kei Miller ne cède ni au moralisme ni au sentimentalisme, il nous embarque dans un conte rasta superbement rythmé dans les arômes de poussière et de sueur, auprès d'hommes et de femmes de vie et de légendes qui crient et chantent leur résistance. Le récit superbement mené jusqu'au trois-quarts du livre s'essouffle cependant à partir du moment où l'auteur reprend la parole à son compte, comme s'il était plus conscient des autres que de lui-même. L'histoire retombe finalement sur ses pattes et on referme immanquablement un livre qui marque et qui aime. "
Félix, lecteur émérite